• Le Trou du Loup

     

     

    Il était une fois, dans le petit village de Saint Nicolas niché au creux d'une profonde forêt de pins, la forêt de Rougemont, un moinillon qu'on appelait Crincrin. Crincrin n'était pas très grand, Crincrin n'était pas très fort, Crincrin n'était pas très beau. Les autres moines, bien plus grands, bien plus forts et bien plus beaux que lui, oubliant la charité divine qu'ils devaient incarner, n'en finissaient pas de se moquer de lui.

    • Crincrin, baisse la tête en passant la porte, tu vas te cogner !

    • Crincrin, pourquoi tu cries ? Ah tu viens de te voir dans le miroir !

    • Crincrin, tu veux qu'on t'aide à pousser cette chaise, tout seul, tu n'y parviendras pas.

       

    Et toute la journée, les quolibets fusaient, car cette communauté de moines, douillettement installée dans cette jolie bâtisse blanche coiffée d'ardoises grises, n'avait malheureusement pas fait vœu de silence. Le pauvre Crincrin, tout rabougri dans sa pauvre robe de bure bien trop large pour lui, devait subir les moqueries, du matin au soir, en jardinant, en cueillant les myrtilles, en travaillant le bois dans l'atelier, en préparant la soupe du soir, en lavant les lourdes assiettes de faïence ébréchées et les gobelets d'étain cabossés. Pendant les prières, il soufflait un peu, il suffisait pour cela qu'il fermât les yeux pour ne pas voir ses camarades se pousser du coudes dans les travées de la vieille chapelle que le Comte mettait à leur disposition pour implorer et remercier leur Dieu. Oh ! Ils n'étaient pas si méchants, après tout, ces moines farceurs. Mais c'est que les journées étaient parfois bien longues dans ce modeste monastère perdu dans les bois, alors il fallait bien s'occuper, et la lecture de la bible se révélait bien fastidieuse et bien répétitive. Peut-être était-ce aussi qu'ils étaient un peu jaloux, les moines de Saint Nicolas. Car Crincrin, malgré sa petite taille, sa bosse qu'on apercevait sous la robe quand il se penchait, les bras gringalets qui en émergeaient, les genoux cagneux qu'on entendait se cogner quand il avançait maladroitement sur les pierres disjointes de la grande salle, ses yeux ternes qui semblaient ne fixer que la pustule au bout d'un nez gros et rouge comme une tomate écrasée, Crincrin, donc, jouait du violon comme un Dieu. Aucun des autres moines dans le monastère ne parvenait à créer une musique aussi divine : légère, aérienne, lancinante, veloutée, elle vous prenait dans le creux du ventre, remontait lentement jusqu'à votre gorge, et là, c'est à peine si vous parveniez à vous détourner afin qu'on ne vît pas vos larmes jaillir de vos yeux rougis par une pure félicité.

     

    Lorsque les tâches du monastère ou les prières ne le retenaient pas, Crincrin préférait partir dans la forêt, son petit violon sous le bras. Les moines ne manquaient pas de saluer son départ :

    • Crincrin, ne tombe pas dans une taupinière, tu pourrais te blesser !

    • Crincrin, ramène-nous une poignée de myrtilles si ce n'est pas trop lourd.

       

     

    Rien de bien méchant, en somme, Crincrin était habitué. Il n'y avait que le gros Thédor, un moine gigantesque de chair et de bêtise qui ne pouvait s'empêcher de lui lancer des cailloux. Car Thédor était le plus jaloux de tous les moines : il s'était essayé à la musique, mais ses gros doigts boudinés écrasaient toutes les cordes du violon à la fois, froissaient les élégants archets, arrachaient les tuyaux de l'orgue tandis que ses pieds démesurés en écrabouillaient les pédales. Même la cuillère en bois frappée sur le fond d'une marmite résonnait comme le hurlement de douleur d'un animal préhistorique. Il avait tenté de chanter, mais les oiseaux de la forêt s'étant tous enfuis, les poules du poulailler ayant cessé de pondre, les lapins des clapiers étant décédés d'un arrêt de leur pauvre cœur fragile, l'Abbé Norman lui avait désormais interdit toute velléité de chant, ballades ou complaintes. A la moindre turlurette, il était confiné un jour dans le cachot du monastère où il ruminait sa frustration et sa colère.

     

    Crincrin se baissa, évita le jet de pierres, mais ne put s'empêcher d'entendre la dernière recommandation malicieuse :

    • Crincrin, si tu croises le loup, cache-toi, tu pourrais lui faire peur !

     

    ***

    Dans la forêt de Saint Nicolas, en effet, vivait un loup. Personne ne l'avait vraiment vu. Oh, certes, parfois, un promeneur égaré avait perçu un éclair argenté entre les aiguilles des sapins. Les chasseurs avaient entrevu le bout d'une oreille pointue dépasser derrière une bruyère. On disait même que les yeux jaunes, si on avait le malheur de les croiser, pouvaient vous figer comme une statue de pierre et qu'alors, la bête sauvage, effroyable, n'avait plus qu'à vous bondir dessus pour ne faire qu'une bouchée de votre frêle personne. Il suffisait qu'on trouvât un mouton égorgé pour que la panique s'empare des villageois qui oubliaient bien vite qu'à force de mal nourrir leurs grands chiens, ils en faisaient des prédateurs féroces. On courait alors au Château se mettre sous la protection de Monsieur le Comte. En vieil aristocrate aguerri, le Comte savait bien qu'il était dangereux de laisser la peur grandir, car saurait-on l'arrêter si elle se muait en révolte ou pire, en révolution ? Alors il convoquait ses gens, les hommes du village et tous, armés de pétaradantes arquebuses organisaient de tonitruantes battues d'où ils rentraient le plus souvent bredouilles, ou parfois un maigre lièvre accroché à la ceinture. Toujours un que le loup n'aurait pas !

    Mais point de loup. On lui prêta vite des vertus un peu magiques qui lui permettaient de se dissimuler aux yeux de ces chasseurs si expérimentés. Et la peur, petit à petit grandissait. On rentrait les enfants, chèvres et moutons, à la tombée de la nuit, on fermait les lourds volets et si la cruche était vide, on attendait le lendemain matin pour aller puiser l'eau du puits.

    Crincrin n'avait pas peur du loup. On n'a peur que de ce qu'on ne connaît pas. Or Crincrin connaissait bien le loup. Un jour, il y avait bien longtemps, qu'il se promenait dans la forêt, il s'était arrêté dans la belle clairière ronde, et là, appuyé contre le tronc rugueux d'un vieux sapin, il avait sorti son violon de sous sa robe de bure, l'avait caressé de ses doigts agiles, et avait laissé l'archet courir sur les cordes tendues. Il était vieux, rayé, écaillé, le modeste violon de Crincrin. Mais comme chaque fois qu'il jouait, la forêt avait frissonné, se figeant dans un silence respectueux. Même le vent s'arrêtait de souffler, les oiseaux de siffler. La musique montait jusqu'au ciel et se mêlait à la lumière dans un instant d'éternité. Car, voyez-vous, mais ne le répétez pas, les crins fixés à l'archet avaient été donnés par une licorne... Mais ce jour-là, le silence avait été brisé par le craquement des aiguilles de pins. Par-dessus son violon, Crincrin avait levé les yeux. De l'autre côté de la clairière, entre deux buissons, une ombre grise s'avançait. Timidement. Lentement. Presque furtivement. A pas de loup.

    Car c'était lui. Le loup !

    De grande bête féroce, point ! Il s'agissait d'un loup, certes, les yeux jaunes, les oreilles pointues, la fourrure grise n'avait laissé à Crincrin aucun doute. Mais d'un bien pauvre loup : aussi petit, laid, efflanqué que l'était le moinillon. Pas étonnant qu'il passât inaperçu aux yeux des chasseurs, il était à peine plus haut qu'un blaireau et le moindre rocher suffisait à le dissimuler ! Les poils sur son dos étaient bien clairsemés, les pattes torves trébuchaient sur les mottes d'herbe, de son long nez coulait une morve peu ragoûtante, et si les yeux jaunes brillaient d'espoir, les oreilles pointues, rabattues sur sa tête grisâtre, disaient toute la peur et la peine du monde. Il était seul, chassé de sa meute : une gueule trop inutile à nourrir. Crincrin s'était figé se jour-là. Oh non ! Pas de peur. Il avait vite compris que ce loup-là ne lui ferait pas de mal, mais il craignait de l'effrayer, ce pauvre petit loup tout maigre et tout timide.

    Alors la pauvre bête avait osé s'approcher, croquant une sauterelle de ci de là et semblant s'en contenter. Il s'était couché dans l'herbe fraîche, tout près du petit moine et il avait écouté la musique, penchant la tête à droite, puis à gauche, ébauchant parfois un hurlement qui ne couvrait même pas le chant du violon. C'est ainsi que Crincrin et le loup étaient devenus amis. Chaque fois que Crincrin partait dans la forêt pour jouer de son violon, la bête apparaissait. Et petit à petit, elle se rapprochait. Le moinillon parvenait même à poser sa main sur les oreilles mitées, et la bête, à force rentrait de moins en moins la tête dans ses épaules saillantes, se laissant aller aux caresses et à la musique du jeune garçon. Crincrin lui avait donné un nom, il l'appelait Mahigan et dans les chansons qu'il chantait en jouant de son instrument, le nom revenait souvent.

    Crincrin était le seul ami de Mahigan, car si le loup se contentait de quelques insectes ou, les bons jours, d'un mulot imprudent, il restait un loup, et les animaux de la forêt fuyaient à son approche, ce qui le rendait fort triste. Et en y réfléchissant bien, Mahigan devint le seul ami de Crincrin. Au monastère, on ne lui parlait que pour se moquer de lui, on ne le regardait que pour rire de sa dégaine, et on ne l'écoutait que pour le jalouser. Mahigan rivait ses yeux jaunes dans les siens, sans rire, il souriait de bonheur, ses oreilles vibrant au son du violon, il hululait sa joie, gratifiant les doigts magiques d'un coup de langue timide quand sa béatitude atteignait son paroxysme.

     

    ***

     

    Un soir de printemps qu'il allait puiser de l'eau au puits, Crincrin trouva une agitation inhabituelle dans le hameau. Les hommes, réunis sur les marches de la chapelle parlaient haut et fort. Crincrin s'approcha, tout petit, tout tordu et personne ne prêta attention à lui. Il comprit vite qu'il s'agissait à nouveau du loup. Un agneau appartenant au garde-chasse, un bel agneau tout blanc qu'il comptait égorger le jour de Pâques, avait été retrouvé baignant dans son sang, la gorge tranchée, les gigots et les épaules proprement disparus ! Que ces parties nobles de la bête eussent été détachées avec précaution et non arrachées à la hâte ne fit pas réfléchir Gaston plus avant : le loup ! Il ne pouvait s'agir que du loup ! Crincrin n'avait pas besoin de se pencher sur la carcasse pour savoir que le loup n'y était pour rien. Il en était venu jusqu'à lui porter des restes de ses repas, qu'il cachait sous sa robe, afin que le loup ne dépérît pas. Et malgré cela, il maigrissait à vue d’œil et perdait ses poils encore plus vite. Il était impossible qu'il pût courir, échapper aux coups de pieds de la brebis, aux coups de cornes du bélier. Il n'en avait ni la force, ni l'expertise. Chez les villageois, la colère, nourrie par la peur et la bêtise, montait. Ce loup, il fallait enfin et une fois pour toutes, le tuer. Crincrin chercha à s'interposer, mais comment convaincre ces gens sans révéler qu'il connaissait le loup ? Et s'ils le forçaient à jouer de sa musique pour l'attirer dans leurs rets et l'achever ? Ses protestations, ses balbutiements furent balayés d'un revers de bras de paysan et il alla rouler dans la poussière. Il épousseta son violon aussi cabossé que lui, remplit son seau et rentra tristement au monastère.

    Si bien qu'il n'entendit pas le plan que fomentaient les villageois. Las des battues inutiles, ces gens décidèrent d'une autre stratégie : ils creuseraient un trou profond au milieu de la clairière dans la forêt, le couvrirait de branchages, déposeraient de part et d'autres du trou les restes de l'agneau et ils n'auraient qu'à aller récupérer le loup qui finirait bien, attiré par l'odeur de la viande, par tomber dedans. Satisfaits de leur idée, ils se hâtèrent d'aller récupérer, qui une pelle, qui une pioche, qui une bêche et sûrs de leur fait, ils prirent le chemin de la forêt.

     

    ***

     

    Il leur fallut une bonne partie de la nuit pour creuser le trou du loup. C'est qu'en ce début de printemps, la terre était encore bien dure des gelées nocturnes et des chaleurs diurnes. Il avait peu plu, cette année-là à Saint Nicolas. En suant, en râlant, en maudissant cette bête féroce qui leur causait tant de peine, ils réussirent à s'enfoncer dans la terre de la jolie petite clairière qui s'en trouva bien défigurée. Ils ne se satisfirent pas de un mètre, ni même de deux mètres, ils déposèrent les outils lorsque le trou atteignit 3 mètres, peut-être plus par endroits. Rassurés par le fait que pour en sortir, il fallait qu'ils se fissent hisser par un autre homme resté sur le bord, ils estimèrent que le loup, aussi monstrueux fût-il, ne parviendrait pas à s'en extraire tout seul. S'ils avaient su, ces pauvres gens, que le petit loup, à peine plus haut qu'un lièvre peinait à sauter un tronc abattu, ils se seraient épargné bien des efforts, mais ils ne le savaient pas et c'était très bien comme ça. Ils parachevèrent leur œuvre en traînant branches mortes, fougères arrachées dont ils recouvrirent le trou. A l'orée de la clairière, sous la frondaison des grands pins, ils s'attelèrent à déterrer de ci de là des mottes d'herbe fraîche qu'ils déposèrent sur le lit de broussaille. Ils reculèrent alors, contemplèrent leur travail et s'accordèrent à dire, que même eux qui connaissaient l'existence du trou, ils pourraient s'y laisser prendre. Alors un simple loup ! La preuve, en rentrant au village, Thédor qui avait obtenu de l'Abbé l'autorisation de se joindre à la troupe rédemptrice, oublia le trou qu'il avait creusé quelques minutes auparavant, marcha sur les branchages et tomba dedans. Il fallut le tirer avec une corde qui cassa sous son poids la première fois, recommencer en doublant la corde et colmater le trou béant à nouveau. Pas moins de quatre hommes de bonne corpulence furent nécessaires pour le ramener au monastère. La nuit était tombée. Tous ces braves gens, satisfaits et confiants, s'écroulèrent dans leur couche, se promettant de retourner au trou du loup le lendemain soir afin de récupérer leur butin.

     

    ***

     

    Le lendemain, Crincrin expédia ses tâches le plus rapidement possible, fourra le violon, l'archet et une aile de poulet soustraite au repas de la veille sous sa robe, et courut vers la clairière. Il était inquiet. Certes, il ne connaissait rien du complot des gens du village, mais il se doutait bien qu'ils avaient imaginé quelque plan diabolique pour enfin venir à bout de Mahigan. Il était primordial de l'avertir. Il fallait que le petit loup se méfiât encore plus qu'auparavant. Crincrin émergea de la sombre forêt de pins et déboucha dans la clairière. Un rapide coup d’œil circulaire lui indiqua que le petit loup n'y était point encore arrivé. Alors il s'assit sur une vieille souche, sortit son violon qu'il caressa du bout des doigts et posant délicatement l'archet sur les cordes, se mit un jouer un air triste et lancinant, un air qui reflétait ses peurs, ses peines mais aussi ses espoirs. La forêt, à son habitude, se tut. Bientôt, un léger craquement dans le sous-bois lui fit lever le menton de son instrument. La musique resta suspendue dans l'air léger et odorant de cette journée de printemps. Mahigan arrivait.

    Crincrin sourit. Tout était calme. Aucun signe des villageois, il avait tout le loisir de parler au petit loup et de lui dire de se méfier. Mais il était triste aussi : pour protéger Mahigan, ne devrait-il pas lui conseiller de quitter la forêt de Rougemont ? Crincrin perdrait son seul ami, mais s'il restait, ne risquait-il pas de le perdre également ? Tiraillé entre son cœur et la raison, il regarda la pauvre bête s'avancer dans la clairière, la queue basse, les oreilles couchées, les dents jaunies de ne pas assez ronger, les flancs vides, les pattes tordues. Pauvre Mahigan ! Si les chasseurs et les villageois le voyaient, ils comprendraient bien vite qu'il ne pouvait être l'auteur de si sanglants méfaits ; mais un loup est un loup. Le loup est l'ennemi de l'homme et quand cet ennemi est si facile à abattre, pourquoi se priver d'une si abjecte victoire ?

    Au moment où Crincrin se décidait enfin à convaincre Mahigan de fuir la forêt maudite, le loup disparut. Comme ça. Un instant, il était là, tout maigre et tout pelé, l'instant d'après, plus personne ! Plus de loup ! Saisi de stupeur, le moinillon sauta sur ses pieds et courut, le violon dans une main, l'archet dans l'autre, vers le milieu de la clairière. Il vit le trou par lequel le loup avait disparu au dernier moment, mais emporté par son élan, il ne réussit pas à s'arrêter et fut englouti à son tour. Au fond du trou la terre était meuble et les quelques broussailles et branchages tombées lors de l'élaboration du piège amortirent la chute de la bête et du garçon. Un peu sonnés, toutefois, ils secouèrent, l'animal, sa fourrure râpée, le moinillon, sa tonsure délavée. Mahigan passa sa langue toute pâle sur sa patte déformée pour la débarrasser de brindilles piquantes, Crincrin épousseta sa robe de bure. Ils levèrent en chœur les yeux au ciel. En choeur, ils poussèrent un long cri de stupeur. Les parois du trou s'élevaient si haut ! Crincrin prit vite la mesure de la situation. Même si lui réussissait à se hisser jusqu'en haut, et y parviendrait-il seulement ? - Il était si faible, si bossu, si petit … - comment imaginer qu'il pourrait tirer Mahigan de là sans avoir à courir au monastère, y trouver une corde, la rapporter, descendre dans le trou, arrimer le loup, remonter une fois encore et le tirer à l'extérieur. A la perspective de tant d'efforts, les yeux de Crincrin qui ne savait que ramasser les myrtilles, laver les écuelles, raboter le bois et jouer du violon, se remplirent de larmes. De plus, les gens de Monsieur le Comte, les villageois ne tarderaient pas à venir s'enquérir de leur proie. Figés dans leur terreur commune, le loup et l'enfant, se serrèrent l'un contre l'autre, les yeux rivés vers le ciel. Une curieuse musaraigne, attirée par les gémissements, chut à son tour. Le loup, pourtant affamé, l'ignora. L'étrange compagnie fut bientôt rejointe par un lézard et par une jolie épeire dorée qui avait eu la mauvaise idée de tisser sa toile dans les fougères qui dissimulaient le trou.

    Crincrin, instinctivement, sans quitter le ciel des yeux, tâtonna à la recherche de son instrument. Sous sa main, il sentit le contact rassurant du bois, mais une drôle de sensation lui fit baisser le regard : le violon gisait, brisé en plusieurs morceaux sur la terre noire du trou du loup, le manche d'un côté, la caisse de l'autre, les cordes, détachées, orphelines, oscillant encore de l'un à l'autre sous la force du choc. Crincrin ramassa les morceaux, s'entailla les doigts avec une écharde. Il n'y avait plus rien à faire. Le violon était irréparable. Son violon, son violon un peu magique, celui qui chantait une musique céleste : qui pourrait le remplacer ? Alors il se mit à hurler, et Mahigan, reconnaissant le son de sa meute, hurla aussi, de peur, de désespoir et de peine pour son jeune ami.

     

    ***

     

    Au Château tout proche, le Comte leva les yeux de sa correspondance. Porté par les nuages et le vent, le long hurlement s'infiltra par les fenêtres entrouvertes. Dans le parc, le jardinier cessa de couper les roses, la cuisinière arrêta de remuer la soupe qui chauffait sur la crémaillère, le maréchal-ferrant laissa tomber le fer encore chaud dans un seau d'eau froide, dans les champs, les paysans suspendirent leur geste auguste de semeurs, dans les près les bergers rappelèrent leurs chiens. Bientôt, villageois, moines, gens de maison, tous se retrouvèrent dans la cour du château. Le Comte, à sa fenêtre, les contemplait . Le loup. Haro sur la bête. Pauvre bête. Le Comte aimait bien les loups. Mais il savait qu'il ne maîtriserait pas cette colère grondante. Alors il retourna s'asseoir tristement à son secrétaire, il soupira, morose, et reprit sa correspondance, tandis que la triste troupe, en criant sa haine, se mettait en marche vers la clairière.

     

    ***

     

     

    Au fond du trou, l'araignée, la musaraigne, le lézard et le loup entendirent la rumeur monter vers la forêt. Le moinillon n'entendait plus rien que le son de ses propres larmes, tout occupé qu'il était à contempler les restes de son petit violon. Mais la clameur enflait, portée par le vent. Il finit par lever son visage, maculé de terre, vers le sommet des parois. Les villageois arrivaient. Le jeune moine savait qu'il ne risquait rien que quelques quolibets de plus. Mais son ami, Mahigan, n'en réchapperait pas. Sans son seul confident, sans son violon, qu'adviendrait-il de lui ? Comment survivrait-il à la lourde monotonie de la vie du monastère ? Serait-il capable de faire le dos rond et de fermer ses oreilles aux moqueries ? Arriverait-il seulement à rêver encore ? Alors, Crincrin, le petit Crincrin, si craintif, si discret, si silencieux vit sa peur se transformer en un monstre de colère, une colère toute rouge, si grosse et si violente qu'elle fit s'écarter les animaux. Au pied de Crincrin ne restait que le violon, cassé, râpé, éventré. Le moinillon poussa un hurlement et brandit l'archet aux crins de licorne qu'il n'avait pas lâché dans sa chute. Il frappa le violon de l'archet une fois, deux fois. Et alors qu'il levait le bras pour asséner un troisième coup, les crins s'illuminèrent d'une lumière étrange, éclatante, brillante comme un éclair d'argent. Stupéfait, Crincrin n'eut pas le temps d'interrompre son geste. Sa main, armée de l'archet iridescent, s'abattit sur le cadavre du violon. Une boule blanche, éblouissante, enveloppa le pauvre instrument, manche, cordes, corps. La boule gonfla, comme une lune pleine, un soir d'été. La lumière qu'elle émettait devint vite si aveuglante que tous durent détourner les yeux. Une musique, à la fois douce et piquante, comme le chant d'une harpe, emplit le trou de ses notes envoûtantes. Puis soudain, le silence se fit, l'ombre revint, presque apaisante. Tous tournèrent leur regard vers le centre du piège là où quelques minutes auparavant, la boule de lumière avait fait danser le violon. A sa place, un instrument magnifique, tout en rondeurs, en reflets acajou, cordes tendues, chevilles lustrées, manche victorieux présentant d'élégantes volutes, ouies mystérieuses, se tenait debout sur un piquet rutilant. Crincrin resta bouche bée. Il regarda son archet qui vibrait encore d'une énergie contenue. Il hésita un peu, puis s'approchant de l'épeire qui retrouvait ses esprits et entreprenait l'escalade de la paroi du trou, il la toucha du bout de l'archet.

     

    Et la vibration s'amplifia, la lueur encercla la pauvre bête qui se trouva bien empêtrée. Le chant féerique tourbillonna dans le trou. Et quand tout s'arrêta, que les yeux se rouvrirent, un seul et même cri de stupeur accueillit une araignée gigantesque, grosse comme un lapereau, qui elle-même ne savait plus très bien qui elle était. Elle reprit son ascension, et en deux secondes, elle fut hors du trou. Elle courut si vite et si loin, qu'on ne la revit point dans les parages. D'une barge sur le Rhin, à une goélette sur la Baltique, elle fit un long voyage sur les océans et fonda une nombreuse famille dans les colonies.

     

    Dans le trou, la musaraigne, curieuse et intrépide, se rapprocha de Crincrin et se dandina devant lui de manière fort explicite. Doutant encore des pouvoirs magiques de son archet, il n'hésita pas une seconde et en effleura délicatement la tête de la minuscule bête. L'animal qui sortit du trou n'eut qu'un bond à faire pour se retrouver à l'air libre. Les villageois arrivaient à l'orée de la clairière, ils virent passer un animal sautillant. Le fils du boulanger, qui quelques années plus tard, se rendit au-delà des mers, jura ses grands dieux qu'il reconnaissait l'animal, lorsqu'il croisa le chemin d'une grande bête bondissante, sur cette vaste île du bout du monde.

     

    Le lézard n'eut aucune difficulté à se hisser hors du trou, il était aussi long que le trou était haut, après avoir reçu la lumière magique de l'archet. Il avait hâte, lui aussi de voir du pays. Fort heureusement pour Crincrin et Mahigan, car il n'en aurait fait qu'une bouchée. Le petit loup et le petit moinillon restèrent seuls, au fond du trou, à contempler le merveilleux instrument, plus grand que Crincrin, plus lourd certainement. Mais Crincrin n'avait plus peur, Crincrin n'était plus en colère. Il savait qu'il détenait la solution à ses pires craintes. Là-haut, les cris des villageois leur parvenaient de plus en plus distinctement. Il fallait au plus vite sauver Mahigan.

     

    Crincrin posa sa joue pustuleuse sur la tête de son ami. Il fallait lui dire au revoir. Sa place n'était plus dans la forêt de Rougemont. Il deviendrait grand et fort, si la magie opérait à nouveau, mais il y aurait toujours plus d'arcs, plus de flèches, plus de poudre pour le traquer et le détruire. Le loup lécha les larmes sur les joues du jeune moine. Et il cligna un peu de ses yeux jaunes. Il était prêt. Crincrin n'eut qu'à effleurer les oreilles pointues de la petite bête et l'archet joua son air mystérieux. Lorsque la boule de lumière se dissipa. Crincrin ne put retenir un cri d'admiration. Devant lui, se tenait le plus bel animal qu'il eût jamais vu. Mahigan était devenu un splendide loup, grand, fier, bien campé sur quatre longues pattes élégantes. Une longue et soyeuse fourrure argentée recouvrait un corps fort et musculeux. Et sur sa tête, sous des oreilles duveteuses fièrement dressées, ses yeux brillaient d'une lueur dorée, si intense, qu'on avait du mal à le regarder en face. Plus de petit loup mité, mais un fauve resplendissant de puissance et de beauté ! Crincrin osa à peine poser une dernière fois sa main maigrichonne sur le dos du loup. Celui-ci était si grand, qu'il dut se hisser sur la pointe des pieds. Il enfouit ses doigts dans les poils de soie.

    - Pars Mahigan, pars ! Je ne t'oublierai pas.

    Dans les yeux d'ambre, une larme brilla, étincelante comme une goutte d'or. Dehors, les hurlements de rage emplissaient le ciel. Mahigan gratifia son ami d'un dernier coup de langue et d'un seul bond ample et magnifique, il s'éleva jusqu'au bord du trou où planait déjà l'ombre de la terreur.

     

    Le meunier venait en tête, derrière lui, le mitron, les rôtisseurs de Monsieur le Comte, les laboureurs, tous suivaient, levant haut leurs fourches. Les chasseurs, armés jusqu'aux dents, encerclaient la troupe des villageois, prêts à lâcher la corde des arcs, à allumer la mèche de leurs arquebuses. Ils n'étaient qu'à quelques pas du trou lorsqu'un éclair d'argent en jaillit. Les dents du loup, blanches comme la neige glacée sur l'ardoise du château, saillaient sur les babines retroussées, couvertes d'écumes, longues, pointues, acérées. Les fourches tombèrent. Quelques flèches finirent aux pieds des chasseurs trop pétrifiés pour bander leur arc correctement. On entendit le chuintement d'une mèche qui fit long feu et l'arquebuse inutile tomba de sa fourche en bois. C'est que dans la forêt de Rougemont et bien au-delà, on n'avait jamais vu pareille bête : aussi grand qu'un cerf, plus rapide que la foudre, le loup pétrifia la foule des paysans, chasseurs, gens de maison, d'un seul regard de ses yeux d'or. Après de longues minutes, ils finirent tous par sortir de leur torpeur, ils se secouèrent un peu, se consultèrent pour vérifier qu'ils n'avaient pas rêvé et comme un seul homme, dans un hurlement qui ne devait plus rien à la rage mais tout à la peur, ils s'éparpillèrent pour courir ventre à terre jusqu'au village, où tremblant, ils fermèrent les lourdes portes de bois sur la nuit.

     

    Ils avaient bien tort de se terrer ainsi. Mahigan, porté par ses longues pattes musclées étaient déjà loin.

     

    ***

     

    Au fond du trou, Crincrin s'était assis. Le silence était revenu dans la forêt. Il pleurait le départ de son ami. Cependant, le magnifique instrument qui flamboyait devant lui, consola un peu son cœur meurtri. Il était bien trop grand pour qu'il pût espérer en jouer. Il se contentait, pour l'instant, de l'effleurer d'un doigt timide. Le grand violon vibra sous la caresse. L'envie de faire glisser son archet sur les belles cordes tendues tiraillait le garçon. Il n'y avait qu'une seule chose à faire. Il le savait bien. Il passa l'archet d'une main à l'autre. Il hésitait, le moinillon. Après, rien ne serait plus jamais pareil. Il se demanda si le monastère lui manquerait, s'il ne s'ennuierait pas des plaisanteries des petits moines et des jets de pierre de Thédor. Il les aimait bien malgré tout, ses compagnons de prière et de cueillette. Et que serait sa vie, loin d'eux, lorsqu'il aurait été touché par la magie de la licorne ? L'inconnu lui faisait un peu peur, mais en même temps, il frémissait d'impatience. Alors, il prit l'archet et en posa la pointe sur son front, juste au milieu, entre les deux yeux.

     

    Lorsque la lumière blanche disparut enfin, Crincrin se releva. Dans le reflet que lui renvoya le bel instrument, il vit un beau jeune homme, grand, droit, fort. Il reconnut ce regard un peu triste qui était le sien et il sourit. Pour le bel homme qu'il était devenu, l'escalade de la paroi du trou se révéla un jeu d'enfant. Il se pencha et extirpa l'instrument de l'immonde piège. La prairie bruissait du chant des insectes de la nuit. Crincrin voulut porter l'instrument à son épaule, mais aussi grand était-il devenu, le violon restait trop haut, trop lourd pour lui. Alors il le prit contre lui, debout sur l'herbe fraîche, l'enlaça et commença à jouer.

     

     

    On ne revit ni le loup, ni Crincrin à Saint Nicolas. Parfois des gens de passage parlaient d'un beau garçon qui allait par les chemins et qui jouait d'un étrange instrument. D'autres racontaient qu'une bête féroce hantaient les forêts, plus haut dans la montagne. Quelques années plus tard, les gens du pays finirent par retourner dans la prairie. Lorsqu'ils se penchèrent sur le trou resté béant, ils aperçurent comme une lueur sur les parois et entendirent une musique lancinante, lourde et légère à la fois. Les plus courageux se hâtèrent de combler le trou et pour conjurer le sort, ils déposèrent la statuette de la Vierge en se signant abondamment.

     

    Mais ni la Vierge, ni la terre ne réussirent à faire taire le chant du violoncelle de Crincrin.

     

     

    Fin

     

     

     

     

     

     


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  • A la demande d'une amie qui dans le cadre d'un de ses projets m'a "commandé" une fin moins triste pour la "Chèvre de Monsieur Seguin", j'ai rédigé ce petit texte.

     

     

    La maîtresse raconte l'histoire de la Chèvre de Monsieur Seguin.

     

     

     

    Blanquette se sentit perdue... Un moment, en se rappelant l'histoire de la vieille Renaude,qui s'était battue toute la nuit pour être mangée le matin, elle se dit qu'il vaudrait peut-être mieux se laisser manger tout de suite ; puis, s'étant ravisée, elle tomba en garde, la tête basse et la corne en avant, comme une brave chèvre de M. Séguin qu'elle était... Non pas qu'elle eût l'espoir de tuer le loup, les chèvres ne tuent pas le loup, – mais seulement pour voir si elle pourrait tenir aussi longtemps que la Renaude…Alors le monstre s'avança, et les petites cornes entrèrent en danse.

     

     

     

     

     

    Elève 1 : - Ah non ! C'est tout bonnement hors de question. C'est trop triste.

     

    La maîtresse : - Ah si ! C'est ainsi que Monsieur Daudet l'a voulu. D'ailleurs, il le dit « les chèvres ne tuent pas les loups »

     

    Elève 2 (faisant mine de chercher autour de lui) : - Mais il est où ce Monsieur Daudet ?

     

    La maîtresse : - Je crains qu'il ne soit plus parmi nous depuis longtemps.

     

    Elève 2 : - Mais alors ! On s'en fiche !

     

    La maîtresse : - On se fiche de quoi ?

     

    Elève 2 : - De ce qu'il a pu dire !

     

    La maîtresse : - Mais enfin Rémi, c'est une réalité universelle : les chèvres ne tuent pas les loups.

     

    Elève 2 : - peut-être pas, en effet, mais qui dit que le loup doit mourir ?

     

    La maîtresse : - Evidemment, le loup n'est pas obligé de mourir. Personne n'est obligé de mourir après tout.

     

    Elève 3 : - Mais bien sûr que non, d'ailleurs, ma grand-mère y était, elle, chez Monsieur Seguin, elle lui faisait sa cuisine, parfois. Alors l'histoire, elle me l'a racontée.

     

    Le choeur des élèves : - Ah bon ?

     

    Elève 3 : - oui, oui ! Ce Monsieur Daudet avait la fâcheuse habitude d'abuser de l'absinthe parfois, alors il finissait par écrire n'importe quoi. Laissez-moi vous conter la vraie fausse fin de la véritable histoire de la Chèvre de Monsieur Seguin.

     

     

     

     

     

    Alors le monstre s'avança et les petites cornes entrèrent en danse. Une fois, deux fois elles effleurèrent l'épaisse fourrure noire que le loup portait en plastron. Elle chargea une troisième fois, les yeux fermés, prête à sentir la féroce mâchoire se refermer sur son cou de soie, à accueillir le filet de sang chaud qui la libérerait de ses tourments. Ce ne sont pas les dents du loup qui lui arrachèrent un pitoyable bêlement de douleur, mais la morsure d'un rocher tranchant sur lequel elle venait de tomber, en se déchirant l'épaule. Elle ouvrit les yeux, devant elle, point d'adversaire. Elle se releva et sautilla, tournant sur elle-même comme seules les chèvres savent le faire. A quelques mètres de là, couché sur une matte de thym, visiblement épuisé, le loup la contemplait. Blanquette recula jusqu'au bord de la falaise. Elle hésitait : attendre un nouvel assaut et y répondre ou fuir, au risque de se faire happer par l'horrible bête qui barrait le chemin ? Un soupir lui parvint et le loup lui dit :

     

    - Assieds-toi, Blanquette, il faut que je te parle.

     

    Elle ne répondit pas. Si les chèvres ne tuent pas les loups, elles ne leur adressent pas non plus la parole. La grosse bête noire ne sembla pas s'offusquer du dédain si clairement affiché de la petite biquette blanche. Il reprit la parole :

     

    - Ecoute-moi ! Je suis prêt à t'accorder la vie sauve en échange d'un service. Vois-tu Blanquette, je suis las d'être un loup. Traquer les chèvres cornues, les lapins véloces, les taupes amères, les campagnols insolents me fatigue. Si je suis repu à l'issu de ces batailles, si le goût du sang apaise mon désir et ma faim, je ressors de ces mises à mort plus vieux, plus dépité, plus flapi et patraque à chaque fois. La mort des autres va finir par me tuer. Je ne la souhaite pas. Lorsque je vois ta jolie robe immaculée, Blanquette, j'ai la nausée à l'idée de la tacher de rouge. Je te trouve si jolie, tout de blanc vêtue. Mais il faut bien que je vive, et pour que je vive, il faut que toi et tous les autres, proies abhorrées, vous mourriez.

     

    Blanquette se raidit sur ses petites pattes blanches. Elle avait tant entendu les humains s'expliquer pour s'absoudre de leurs mauvaises actions, que la confession du loup ne l'étonnait guère. Les pitoyables regrets qu'il exprimait allégeraient sa conscience pendant qu'il alourdirait sa panse de sa chair tendre. Elle se prépara à une nouvelle attaque, tête baissée, cornes pointées.

     

    Mais le loup, toujours couché, se contentait de mâchouiller un brin de thym, l'air pensif, comme elle-même l'aurait fait. Et il reprit en grimaçant :

     

    - Et puis, tu sais, Blanquette, ce qui me manque le plus ?

     

    La curiosité de Blanquette fut plus forte que sa méfiance :

     

    - Non, dis-moi, le loup !

     

    - Voilà ! Tu l'as dit !

     

    Et il se releva d'un bond, les yeux brillant d'excitation.

     

    - Comment m'as-tu appelé ?

     

    Blanquette resta un instant songeuse :

     

    - Le loup … Je t'ai appelé le loup parce que tu es un loup !

     

    - Là est toute la question Blanquette. Toi-même tu as un nom que l'on t'a donné. Je ne suis rien que le loup sans nom. Blanquette, Blanquette, je ne veux plus me battre, je ne veux plus tuer, je ne veux plus errer seul dans la montagne. Je veux qu'on m'appelle, qu'on me parle sans avoir peur de moi. Je veux un nom.

     

    Interloquée, Blanquette ne songeait même plus à fuir. Le loup, surexcité, traçait des cercles autour d'elle et elle aurait été bien à mal de le faire. Il s'écria, exalté :

     

    - Blanquette, je veux devenir un chien. Je veux être le chien de Monsieur Seguin. Je sais que son vieux chien est mort l'hiver dernier et qu'il ne l'a pas remplacé. Descendons ensemble au mas, et toi qui le connais bien, il te faudra convaincre Monsieur Seguin que je suis le chien qu'il lui faut. Il aura ma compagnie, en place de la tienne, et tu pourras repartir dans la montagne, courir de rocher en rocher à ta guise, pendant que je lécherai les mains qui me porteront ma gamelle.

     

     

     

    Stupéfaite, Blanquette regarda autour d'elle : la montagne à perte de vue, les sapins qui jouaient avec les nuages, l'herbe qui ondoyait jusqu'au ciel, les fleurs qui illuminaient le moindre coin d'ombre, les rochers pour jouer, le thym pour se régaler, l'immensité et l'infinité pour oublier qu'un jour, malgré tout, il faudrait bien mourir, sous les morsures du loup ou celles du temps. Elle se tourna vers le loup :

     

    - Mais Le Loup, tu es prêt à renoncer à tout cela pour un morceau de pain dur trempé dans un maigre bouillon ? Tu accepterais le joug du collier, le poids de la chaîne pour une simple main posée sur ta tête ? Tu abdiquerais qui tu es vraiment pour simplement qu'on t'appelle par ton nom.

     

    Le loup se contenta de hocher la tête, les yeux humides, ivre d'espoir.

     

    - Alors allons-y, dit la chèvre.

     

     

     

    C'était une bien belle et étrange chose que de voir la grande bête noire, un peu efflanquée, descendre les sentes escarpées aux côtés de la petite chèvre blanche, ronde et fière. Le lièvre curieux en oublia de dresser une oreille. Les pies bavardes se turent brutalement sur les grands pins bleus. L'écureuil en fit choir sa noisette si longtemps perdue et enfin retrouvée. Le renard médusé repartit en quête d'un vermisseau, lui qui avait tant compté sur un reste du somptueux repas du loup. La biche, filant comme le vent, ne manqua pas cependant de marquer une pause, ses grands yeux plus écarquillés que jamais, avant de disparaître dans un fourré épineux. Parfois, le loup, sous le coup d'une pulsion irrépressible, donnait en direction de Blanquette, un coup de dents. Elle l'évitait d'un écart agile et ne manquait pas de le réprimander.

     

    - Attention le loup ! Sans moi, tu ne deviendras jamais un chien.

     

    Alors le loup rentrait la tête dans les épaules, mettait sa queue entre ses pattes arrière et confus, avançait en évitant de se lécher les babines. Parfois ils se parlaient pour rompre la monotonie du voyage et la chèvre demandait :

     

    - Tu es sûr de vouloir porter le joug ?

     

    Et le loup répondait :

     

    - Aujourd'hui, oui. Demain je ne sais pas. Mais sait-on de quoi nous serons fait demain ? Et toi Blanquette es-tu sûre de vouloir t'épuiser à courir la montagne ?

     

    Et la chèvre répondait :

     

    - Aujourd'hui, oui. Demain, je ne sais pas …

     

     

     

     

     

    Monsieur Seguin, qui n'avait toujours pas renoncé à voir revenir Blanquette, n'était pas parvenu à souper et à aller se coucher. A l'orée du bois qui longeait son pré, il attendait, le fusil à l'épaule et il appelait. Blanquette l'entendit. A son tour elle appela :

     

    - Monsieur Seguin, Monsieur Seguin ! Me voilà ! Lâchez votre arme, je vous emmène un ami.

     

     

     

    Lorsque dans la nuit naissante, Monsieur Seguin entrevit le loup, il en fit tomber son arme de stupéfaction. Il allait se baisser pour la ramasser et mettre l'animal en joue, mais Blanquette, d'un saut gracieux, s'interposa entre son maître et le fusil.

     

    - Non, Monsieur Seguin, ne le tuez pas. Regardez, il est tout penaud, il ne nous veut pas de mal. Laissez-moi vous expliquer ce qu'il attend de vous.

     

     

     

    Et la chèvre se lança dans un long discours pendant que le loup, humble et déjà soumis, rampait vers les doigts de Monsieur Seguin.

     

    - Vous êtes seul, Monsieur Seguin, disait la chèvre, et je ne peux pas vous tenir compagnie, quoi que vous fassiez, je repartirai là-haut, alors que lui acceptera de devenir votre compagnon, en échange d'un abri, d'une pitance et d'un nom. Prenez-le et laissez-moi.

     

     

    Le loup fourra sa truffe brillante dans la main de Monsieur Seguin et celui-ci lâcha le fusil pour poser sa paume sur les poils hirsutes de sa tête. La chèvre sut alors qu'elle avait gagné. Jamais elle n'avait sauté si haut. La joie lui donnait des ailes. En trois bonds, elle regagna la barre rocheuse qui surplombait le mas. L'ombre gagnait mais la pleine lune éclairait la plaine. En bas, contre la maison, elle vit Monsieur Seguin passer avec une sorte de tendresse, un vieux collier de cuir au cou du loup. Il l'attacha à la niche de bois, construite près de la maison. Le loup se coucha. Il fallut peu de temps à Monsieur Seguin pour disparaître dans la maison et réapparaître les mains chargées d'une lourde écuelle en fer. La brise du soir apporta à Blanquette des effluves de lard. Elle sourit de son sourire de chèvre. Il lui sembla même entendre le loup soupirer d'aise. Monsieur Seguin rentra à nouveau dans la maison. Il en ressortit avec un charbon de bois froid et s'approcha de la niche. Sur le fronton, à côté de quelques lettres à la peinture écaillée, il traça deux barres verticales bien droites, bien noires : « deux » en chiffres romains.

     

    Les loups ne savent pas lire, et les chèvres non plus, finalement. Mais les chèvres sont futées, plus futées que les loups. Tout en bas, à la porte de sa niche en bois, le loup entendit un bêlement qui ressemblait fort à un éclat de rire :

     

    - Au revoir ! Au revoir Noiraud ! Noiraud II !

     

     

    Le rire se confondit avec la nuit et s'éteignit dans le noir.

     

     

     

    Au revoir, Blanquette, pensa le loup. Peut-être nous reverrons-nous, et alors qui sait si je n'aurai pas envie de te manger. Mais pas aujourd'hui. Pas aujourd'hui.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


    2 commentaires
  • Quelques photos de la journée dédicaces chez Cultura

     

    Merci à tous d'être venus à ma rencontre ! Et bonne lecture.


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  • Je dédicacerai SUD SUD-EST au Cultura de Nîmes, mercredi 15 Avril à partir de 14 heures.

    Venez nombreux !

     

    Séance dédicaces


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